
09 Sep J6 : Prendre soin les uns des autres
49°25.512 N – 028°03.195 W
07h15 UTC
Ça y est, notre petit cheval, « El Caballero », a terminé son rodéo infernal et me laisse enfin le temps de tapoter sur mon petit clavier ces quelques lignes.
Dormir était devenu un calvaire. Les vagues fauchaient « Petit Cheval » dans son élan et provoquaient chez ses cavaliers une multitude de microtraumatismes crâniens inopinés, à force de rebondir sur un siège, de ramper jusqu’à la banette, de heurter une goulotte… Plus aucun recoin du bateau ne pouvait prétendre au statut de refuge. Même le pouf jaune, d’habitude si hospitalier, s’était lui aussi transformé en territoire de persécution.
À bord, les visages se sont fermés. Comme plus concentrés, quasi méditatifs. Certaines discussions se sont interrompues ; elles reprendront plus tard.
La parole laisse peu à peu sa place aux regards, tantôt rassurants, souvent compatissants.
Je découvre qu’en équipage, il en est ainsi : lorsque l’environnement ou la nature signale sa puissance et sa fureur, les êtres humains, eux, se taisent.
Chacun prend soin des autres : un pamplemousse exfiltré d’un filet au fin fond du bateau est dangereusement découpé, puis partagé et croqué à la volée. Un binôme convient de ne pas réveiller le suivant pour prendre son quart, car il semble avoir enfin trouvé le sommeil depuis vingt minutes. Une autre se dévoue pour aller sur le pont ligoter le ris de grand-voile, sous des torrents d’eau dévastateurs, dont les jambes de Marianna témoignent encore les sévices bleuis de ce martyre.
Seul le vacarme du carbone sur ce champ de bosses exécute sans relâche sa fracassante mélodie.
Paul, quant à lui, exerce sur l’équipage une sorte de présence rassurante. Lors de l’Ocean Race Europe, j’avais déjà été particulièrement marqué par cette capacité qu’il avait à accorder sa confiance si vite. Mais, plus étonnant encore sur cette course, il y installe une certaine « absence rassurante ».
Lorsqu’il délaisse le cockpit, il y laisse une assurance silencieuse, sans consigne ni démonstration, mais dont l’étrange vertu a le pouvoir de contaminer ses équipiers. Les ego s’effacent au profit du collectif, de la performance et du plaisir.
Il est 07h00 UTC. Ce matin, le soleil avait rendez-vous avec son dernier croissant de lune. Et comme après un tremblement de terre, la vie reprend doucement son cours.
La dépression qui nous a martyrisés ces dernières 48 heures fait, elle aussi, sa « pause fraîcheur », le temps d’un répit tant désiré. Les visages se délient.
C’est fou comme, lorsque tu es en enfer, tu donnerais tout pour en sortir et, lorsque tu en sors, tu te dis que ce n’était finalement pas si terrible. D’où vient cette capacité du cerveau à s’adapter, à toujours se souvenir davantage de la jouissance de la cessation de la souffrance que de la souffrance elle-même ? Ça me fascine !
La mer s’est aplatie. Le bateau décolle et perce un ciel orangé. C’est si pur ! C’est si bon ! Sur un petit tableau où l’on dépose les dernières instructions stratégiques est gribouillé au marqueur rouge : « Happy = Fast! »
Nous sommes encore quatre bateaux à pouvoir gagner cette course. Et quel qu’en soit le bouquet final, il sera beau, il sera exaltant…
Alors, comme l’aurait probablement soufflé Sam Davies si elle était à bord :
LFDI — Let’s Fucking Do It!
Journal de bord pour Voiles et Voiliers.